Texte de Patrick Grainville: “Di Rosa, l’innombrable”

Di Rosa, l’innombrable.

Patrick Grainville

Pour Di Rosa, l’Un est nul et non avenu. Pas d’idée transcendante ni d’universalité totalitaire. Le divers invente et divague à l’infini. L’aventure est ouverte, multiple, protéiforme. Di Rosa va partout, est partout. Nomade en Bulgarie, au Vietnam, en Afrique du Sud, au Ghana, au Bénin, au Mexique. Ubiquité! Caméléon d’amour. Il puise dans chaque pays une technique singulière et la saveur de nouveaux rites. Icône, tempera, feuilles d’or, tressage, bois brûlé, flotté, fresque, incrustation de nacre sur laque, tissage de coton, panneaux de bois, cadres en pewter magnifiquement bosselés de motifs fabuleux…

Cannibale, Di Rosa? Prédateur glouton tous azimuts? Non! Il découvre. Il se love dans le nid qu’il explore. Il s’imbibe des sucs et des esprits du cru. Il se laisse apprivoiser, posséder par de nouvelles ondes.Il a faim de textures, de trames, de minerais, de métaux, de peaux, de fibres et de joyaux. Il bariole la toupie du cosmos. Les matières les plus frustes, les plus rares. Rien ne prévaut. Tout fait ventre et voilure et circulation de chimères. Di Rosa n’est pas un ethnographe, ni un reporter. Il se projette tout vif dans le miroir que tel pays d’élection lui tend. Cette nouvelle grille où il pourra tester, déchiffrer les virtualités inconnues de son art. Il s’identifie à des formes inédites et à leur fantaisie essentielle. Contagion réciproque qui l’exerce et le nourrit. Ses ménageries, ses flores, ses peuplades, ses fétiches, ses Eve et ses Adam, ses ludions, ses tarasques, ses gargouilles, ses gnomes, ses robots, ses sirènes, ses jaguars, ses fées, ses fariboles, ses cités, ses forêts-, il les réinvente sans cesse en se frottant à des contrées provocantes.

Je est un autre. Des myriades d’autres, la ronde ensorcelée des autres. Le moi n’est que la somme des métamorphoses du monde. Un moi farandole. Un moi carnavalesque. Une convivialité boulimique. Règne un blason obsessionnel chez Di Rosa: l’œil! L’œil embusqué partout, de biais, de face, superposé, exorbité, auroral, azimuté! belzébuthé! Un œil de mouche. Una grande œillade foisonnante et mouchetée. Toutes les facettes espionnes d’une convoitise énorme. Comme les yeux des vieillards qui guettent Suzanne au bain. Ou les yeux d’Actéon surpris. Œil voyeur, voyant et voyageur, versicolore. Œil du grand méchant loup, œil du poulpe gourmet, oeil de marsupial ébloui, œil de Bunny! Œil ou œuf ou ocelle ou… Car tout fourmille chez Di Rosa. Le cosmos est une arche bourrée de luxuriance, tous les paradis, les enfers, toutes les foules, tous les zèbres, les zigolos y embarquent. C’est le grand démarrage pour les Cythère de l’univers.
Dirosaland, c’est surtout l’aire des départs mirobolants, en bateau, en train, en avion, en bathyscaphe… L’œil s’écarquille, hybride, amphibie, ailé, il tangue, il chaloupe, il lorgne, il rit, il s’horrifie. L’œil de Picasso, l’œil de la pieuvre, de la sirène. L’œil de la vulve et du pénis. Tout est périscope et longue-vue. Pour voir et se régaler. De façon panoptique déboulent tous les régistres de la création et de l’imaginaire, tous les étages, tous les cercles de Dante, de Babel et de Broadway. Tout un scenic railway mirobolant.

La peinture de Di Rosa est une sarabande sagace. Il y a du Bosch et du Bruegel en lui, autant que de la Bande Dessinée ou de l’affiche publicitaire. Du féérique et du burlesque, du farfelu. Du méticuleux, du menu, du précieux, du chiné, du diapré et du majuscule, de l’hyperbole, de la caricature hurlante et des fantasmagories hypertrophiées.
Mais tout cela conjugué, métissé dans des compositions très orchestrées. Car il lui faut du rythme et de l’architecture. Tantôt l’espace prolifère jusqu’à saturation. Tantôt il s’organise en pans distincts, tribus, totems. Espaces claniques ou plus aléatoires, plus voltigeants, plus chaotiques. Vignette ou vignoble effréné. Mais tout est mis en scène et comme dansé pour l’œil et la kermesse visuelle.

Telle est l’ivresse ludique et lucide de Di Rosa. Tisserand et forgeron, acrobate et orfèvre, alchimiste et Arlequin. Chaman de tous les envols. Chaviré dans le Grand Huit casse-cou du cosmos. Telle est son euphorie curieuse et sa jubilation mordante, tentaculaire.Hervé Di Rosa nous en fait voir de toutes les couleurs. On n’en croit pas ses yeux! Oui, on a la berlue. On reste éberlués par tant d’alacrité, de lyrisme et de lubies exactes.

Publié dans le catalogue de l’exposition Hervé Di Rosa. Tout un monde (1992-2002) à Vascœuil, château, centre d’art et d’histoire, 2002.
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DI ROSA, INEXHAUSTIBLE

Patrick Grainville

Translated by Ann Cremin

As far as Di Rosa is concerned One is pointless. There is no such thing as a transcendental idea nor a totalitarian universality. The many invent and wander ad infinitum. Adventure is open, multiple, proteiform. Di Rosa is everywhere, all over the place. He is a nomad in Bulgaria, in Vietnam, South Africa, Ghana, Benin, and Mexico. Ubiquitous! A lovelorn chameleon. In each and every country he seeks out its specific technique, as well as the flavour of new rituals. Icons, tempera, gold leaf, weavings, burnt woods, floating woods, frescoes, incrustations of mother of pearl on lacquer, cotton weavings, wooden panels, jewelled frames marvellously embossed with fabulous designs…

Is Di Rosa a cannibal? An overweeming glutton? No! He is a discoverer. He settles into the nest he is exploring. He absorbs the juices and the spirits of the place itself. He allows himself to be overwhelmed, overtaken by new approaches. He is hungry for textures, woof and warps, minerals, metals, skins, fibres and jewels. He paints over the cosmic spinning top. Whether the materials be crude or rare. Nothing can whithstand him. Everything turns into bellies and billowing sails and moving chimeras.

Di Rosa is not an ethnographer, nor he is a reporter. He throws himself wholeheartedly into the mirror every selected country shows him. It will become a new grid on which he can test, decipher the unknown mutually contagious, and both exercices and nourishes his work. As for his menageries, his flora, his people, his fetishes, his Adams and Eves, his pranksters, his Tarascoes, his leprechauns, his robots, his sirens, his jaguars, his fairies, his nonsensical tales, his cities and his forests, – he never stops reinventing them by pitting himself against provocative countries.

One is another. Myriad others, the spellbound dance of the others. “One” is nothing but the sum of the world’s metamorphoses. Bring on the merry-go-rounds! A carnivalesque One.

A ravenous conviviality.

In Di Rosa’s work we find an obsessive embellishment: the eye! The eye which is everywhere: sideways, full-face, superimposed, exorbitant, dawning, all over the place, and let the devil take the hindmost! A fly’s eye. A huge glance brimming over, and flyspotted. All the spying facets of enormous covetousness. Like the eyes of those old men watching Suzanne bathing. Or Acteon’s eyes when surprised. A voyeur’s eye, seeing and travelling, multicoloured. The eye of the big bad wolf, the greedy pulp’s eye, the eye of an amazed marsupial, Bunny’s eye! An eye or an egg or a peacock’s eye, or… Because in Di Rosa’s world, everything is in constant motion. The cosmos is a luxuriant ark, all the heavens, all the hells are found there, the crowds, the zebras, the zygotes are all setting off from there. It is the main departure gate for universal Cytheras.

Dirosaland is chiefly the jumping off place for amazing journeys, by boat, train, plane, submarines… The eye opens wide, it is a hybrid, amphibious, winged, it weaves, it waters, it laughs, it is appalled. Picasso’s eye, the jellyfish’s eye, the siren’s eye. The eye of the vulva and that of the penis. Everything can turn into a periscope and a telescope. So as to see and enjoy oneself. In a panoptic way every registry in creation and in the imaginery occurs, all the levels, all the circles, be they Dante’s, Babel’s or Broadway’s. A whole mind-blowing scenic railway.

Di Rosa’s painting is a wise cavalcade. There are echoes of Bosch and Brueghel there, as well as fragments of Comic Strips, and/or advertising posters. We also find fairytales, burlesque, nonsense rhymes. But it also contains meticulousness, preciousness, miniatures, weavings, shimmering, as well as overlarge, hyperbolic, screaming caricatures and hypertrophied fantasmagorical figures.

But all of these things are combined, mixed in with very carefully thought-out compositions. because he needs architectures and rhythmes. Sometimes space takes over completely. At over time, it is organized in disctinct parts, tribes, totems. Clannish areas or other more random, more flighty, more chaotic spaces. A vignette or a mad wine crop. But everything is onstage and is danced for the pleasure of the eye and of the visual funfair.

Such is Di Rosa’s fun-loving and lucid drunkeness. He is a weaver and a blacksmith, an acrobat and a jeweller, and alchimist and a Harlequin. A shaman of every stripe. Throwing himself head first into the hair-raising cosmic Great Loop. Such is his curious euphoria and his biting, tentacular jubilation.

Hervé Di Rosa shows puts us through the rainbow coloured mill. We cannot believe our eyes! Yes, we must be crazy. We remain transfixed by so much alacrity, lyricism and accurate whimsy.

Published in the catalogue of the exhibition Hervé Di Rosa. Tout un monde (1992-2002) in Vascœuil, château, centre d’art et d’histoire, 2002.
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DI ROSA, EL INNUMERABLE

Patrick Grainville

Traducción : Jacqueline André

Para Di Rosa, lo Único no existe y no vale. No hay idea trascendente ni universalidad totalitaria. Lo diverso inventa y divaga al infinito. La aventura es abierta, múltiple y proteiforme. Di Rosa va a todas partes, está en todas partes. Nómada en Bulgaria, en Vietnam, en Sudáfrica, en Ghana, en Benin, en México. ¡Ubicuidad! Camaleón de amor. En cada país extrae una técnica singular y el sabor de ritos nuevos. Icono, templa, hoja de oro, trenzado, madera quemada, madera rescatada del mar, frescos, incrustación de nácar en laca, hilado de algodón, paneles de madera, marcos de pweter maravillosamente repujados con motivos fabulosos…

¿Di Rosa, un caníbal? ¿Un depredador glotón en todas direcciones? ¡No! Él descubre. Se acurruca en el nido que explora. Se impregna con los jugos y los espíritus de los terruños. Se deja atrapar y poseer por corrientes nuevas. Está hambriento de texturas, de urdimbres, de minerales, de pieles, de fibras, de joyas. Abigarra el trompo del cosmos. Los materiales más burdos, más extraños. Nada prevalece. Todo se hincha y se abomba y circulan las quimeras.

Di Rosa no es un etnógrafo ni un reportero. Se proyecta por completo en el espejo que le ofrece el país elegido. Una nueva red en la que podrá probar y descifrar las virtualidades desconocidas de su arte. Se identifica con formas inéditas y con su fantasía esencial. Contagio recíproco, que lo entrena y lo nutre. Sus bestiarios, sus floras, sus tribus, sus fetiches, sus Adanes y sus Evas, sus ludiones, sus tarascas, sus gárgolas, sus gnomos, sus robots, sus sirenas, sus jaguares, sus hadas, sus historias, sus ciudades, sus bosques, los inventa una y otra vez codeándose con regiones provocadoras.

Yo es otro. Miríadas de otros, la ronda embrujada de los otros. El yo no es sino la suma de las metamorfosis del mundo. Un yo farandulero. Un yo carnavalesco. Una convivencia bulímica.

Un blasón obsesivo reina en Di Rosa: ¡el ojo! Un ojo apostado en todas partes, de lado, de frente, superpuesto, exorbitado, como una aurora boreal, ¡extraviado! ¡endemoniado! Un ojo de mosca. Un gran vistazo plétorico y moteado. Todas las facetas espías de un enorme anhelo. Como los ojos de los ancianos que acechan a Susana en el baño. O como los ojos de Acteón sorprendido. Ojo veedor, visionario, viajero y variopinto. ¡Ojo del gran lobo malo, ojo del pulpo glotón, ojo de marsupial deslumbrado, ojo de Bunny! Ojo o huevo u ocelo o… Porque todo hormiguea en Di Rosa. El cosmos es una arca atiborrada de exuberancia, todos los paraísos, todos los infiernos, todas las multitudes, todos los tipejos y los fantoches suben en ella. Es la gran partida hacia los Citeres del universo.

Dirosaland es sobre todo el terreno de las partidas extraordinarias, en barco, en tren, en avión, en batiscafo… El ojo se desorbita, híbrido, anfibio, alado, se bambolea, se contonea, mira de soslayo, ríe, se horripila. El ojo de Picasso, el ojo del pulpo, de la sirena. El ojo de la vulva y del pene. Todo es periscopio y catalejo. Para ver y disfrutar. En forma panóptica, bajan rodando todos los registros de la creación y de la imaginación, todos los pisos, todos los círculos de Dante, de babel y de Broadway. Todo un maravilloso scenic railway.

La pintura de Di Rosa es una retahíla sagaz. En él hay algo de Bosch y de Bruegel, lo mismo que algo de historieta y de cartel publicitario. Algo de fantástico, de burlesco y de extraño. Algo de meticuloso, de menudo, de precioso, de chinesco, de irisado y de mayúsculo, hay hipérbola, caricatura aullante y fantasmagorías hipertrofiadas.

Pero todo esto conjugado, amestizado en composiciones muy orquestadas. Porque necesita ritmo y arquitectura. Unas veces el espacio prolifera hasta la saturación. Otras veces se organiza en lienzos diferenciados, en tribus y en tótems. Espacios clánicos o más aleatorios, más revolantes, más caóticos. Viñeta o viñedo desenfrenado. Pero todo está montado en escena y como bailado para la mirada y para la kermesse visual.

Así es la embriaguez lúdica y lúcida de Di Rosa. Tejedor y herrero, acróbata y orfebre, alquimista y Arlequín. Chaman de todos los vuelos. Náufrago en la peligrosa gran Montaña Rusa del cosmos. Así es su euforia curiosa y su júbilo mordaz, tentacular.

Hervé Di Rosa hace que nos las veamos negras. ¡No damos crédito a nuestros ojos! Sí, sufrimos visiones. Quedamos estupefactos por tanta alacridad, tanto lirismo y tantas fantasías exactas.

Publicado en el catálogo de la exposición Hervé Di Rosa. Tout un monde (1992-2002) en Vascœuil, château, centre d’art et d’histoire, 2002.

Texte de Álvaro Mutis: “Pintor porque sí”

Hervé Di Rosa, pintor porque sí

Álvaro Mutis

Frente a cualquiera de las obras de este pintor singular, lo que atrae y fija nuestra atención, es que se trata de una pintura que nace de la evidente voluntad del artista de no rendir el más mínimo margen de tributo a las reglas rebuscadas y a los principios de una retórica que se ha mantenido viva por culpa de la manera superficial y frívola como se suelen hoy considerar esa pintura y, en general, las artes plásticas. La obra de Hervé Di Rosa nace porque sí, porque el pintor la concibe como el inagotable placer de dar forma y color a sus criaturas, a sus paisajes y hasta a sus objetos, sin pretender cosa distinta que permanezcan presentes, auténticos y sin afectados circunloquios en la conciencia de quien entra en contacto con ellos. Es, y esto le da a esta obra una virtud de permanencia, todo lo contrario de lo que la vacua frivolidad de la moderna estética resolvió bautizar como “Arte conceptual”.

Para ejercer con plenitud y verdad esta manera de volver a vivir la pintura, Di Rosa ha recorrido buena parte del mundo (México, Cuba, Nueva York, Ghana, Benin, Africa del Sur, La Reunión, Addis Abeba, París, Séte, Córcega, Vietnam) y de cada uno de estos lugares ha sabido dejar este testimonio de festivo colorido, a veces, y de dolida adivinación, otras. Pero es importante saber que en cada uno de estos lugares Di Rosa creó sus cuadros sin la menor intención de hacer un documento turístico. Pintó lo que vió y así lo pasó a la tela, vale la pena repetirlo, porque sí. Porque nacía de lo más profundo de su alma hechizada por los colores y las formas a las que se entrega siempre en un sostenido y lúcido delirio de artista que no ha pagado jamás tributo a ningún “ismo”. Que no es un caso usual en nuestros días, bien lo sabemos y lo celebramos con gozo.

Texto del libro  “Vuelta al Mundo” – 10a étapa México” Trilce Ed./Editions du Seuil/Gynkgo Press 2000 (fr/ing/esp)

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Hervé Di Rosa, peintre, tout simplement

Álvaro Mutis

Traduction : Arturo Vazquez Barrón

Chez ce peintre étonnant, quelle que soit l’œuvre face à laquelle on se trouve, ce qui attire et retient l’attention, c’est qu’il s’agit là d’une peinture qui naît de la volonté évidente de l’artiste de ne pas payer le moindre tribut aux règles tarabiscotées et aux principes d’une rhétorique qui survit par la faute de cette attitude superficielle et frivole que l’on a coutume d’adopter aujourd’hui face à cette peinture et face aux arts plastiques en général. L’œuvre d’Hervé Di Rosa naît tout simplement comme ça, parce que le peintre la conçoit comme l’inépuisable plaisir de donner formes et couleurs à ses créatures, à ses paysages et même à ses objets, sa seule prétention étant qu’ils demeurent présents, authentiques et dénués de circonlocutions maniérées dans la conscience de celui qui entre en contact avec eux. Tout le contraire, et c’est cela qui donne à son œuvre cette vertu de permanence, de ce que la frivolité creuse de l’esthétique moderne a résolu de baptiser ” Art conceptuel “.

Pour exercer dans toute sa plénitude et toute sa vérité cette façon de revivre la peinture, Di Rosa a parcouru une bonne partie du monde (Mexique, Cuba, New York, Ghana, Bénin, Afrique du Sud, La Réunion, Addis Abeba, Paris, Sète, Corse, Vietnam) et il a su, de chacun de ces endroits, laisser ce témoignage, tantôt de joyeux coloris, tantôt de triste divination. Mais il faut savoir que dans chacun de ces endroits, Di Rosa a créé ses tableaux sans la moindre intention de faire un document touristique. Il a peint ce qu’il a vu et c’est ainsi, tout simplement, le répéter en vaut la peine, qu’il l’a transposé sur la toile. Parce que cela s’élevait du plus profond de son âme, ensorcelée par les couleurs et les formes auxquelles il ne cesse de se livrer, dans le délire constant et lucide d’un artiste qui n’a jamais payé tribut à aucun ” isme “. Nous savons très bien que, de nos jours, ceci n’est pas courant et nous nous en réjouissons.

Texte du livre  “Vuelta al Mundo” – 10a étapa México” Trilce Ed./Editions du Seuil/Gynkgo Press 2000 (fr/angl/esp)

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Hervé Di Rosa, an artist just because

Álvaro Mutis

Translated by Kristell Kopp & Charles Allport

In contemplating any work by this remarkable artist, what attracts and holds our attention is the fact that the painting springs from the artist’s obvious determination not to pay one iota of tribute to the over-elaborate rules and principles of a rhetoric that has remained alive thanks to the superficial, frivolous way in which this kind of painting, and the plastic arts in general, are usually judged today. Hervé Di Rosa’s work comes into being “just because” – because the painter understands it as the inexhaustible pleasure of giving form and color to his creatures, landscapes and even objects, his only intention being that they remain present and authentic, without any pretentious digressions in the minds of those who come in contact with them. What endows his work with a quality of permanence is the fact that this is just the opposite of what modern aesthetics, in its vacuous frivolity, has decided to call “Conceptual Art”.

In order to put this new way of experiencing art completely and truthfully into practice, Di Rosa has traveled to many parts of the world (Mexico, Cuba, New York, Ghana, Benin, South Africa, Réunion Island, Addis Abeba, Paris, Sète, Corsica, Vietnam) and has managed to leave this testimony to each of those places, sometimes with festive colors, at other times with sorrowful forebodings. But it is important to realize that in each of these places, the furthest thing from Di Rosa’s mind, in creating his works, was to produce a “travelogue”. He painted what he saw, and that vision found its way onto canvas – and this bears repeating – just because. Because it sprang from the deepest regions of a soul bewitched by the colors and forms to which it always abandons itself in the continuous, lucid delirium of an artist who has never paid tribute to any “ism”. An unusual occurrence nowadays, as we well know, one which we are delighted to witness.

Text from the book  “Vuelta al Mundo” – 10a étapa México” Trilce Ed./Editions du Seuil/Gynkgo Press 2000 (fr/ing/esp)

Texte de Pierre Restany: “Hervé Di Rosa ou la bonté du coeur”

Hervé Di Rosa ou la bonté du coeur

Pierre Restany

Je suis un homme du voyage, comme Hervé Di Rosa. Et je sais aussi que “voyager” veut dire : une pleine disponibilité au métissage anthropologique et culturel local, une pleine faculté d’adaptation au climat et au milieu, un amour de la vérité dans l’homme. J’ai commencé à m’intéresser au peintre de “l’art modeste” quand j’ai compris qu’il prenait ses distances vis à vis d’une figuration “libre” dont la consécration internationale a misérablement avorté dans le contexte catastrophique d’une biennale de Paris qui fut la dernière et qui a vomi son chaos dans le cadre d’une Villette rénovée.
Ce petit homme méditerranéen avait perçu au plus haut point le cadre étouffant d’une peinture occidentale qui pour “figurer” encore quelque chose, en était réduite à dévorer péniblement ses propres restes. Quel exercice illusoire de la “liberté” dite créatrice !
Hervé Di Rosa voulait vivre, tout simplement, et pour cela il lui fallait apprendre. Apprendre à peindre comme peignent des hommes ailleurs, des hommes différents, tributaires de cultures différentes, et pourtant tout aussi humanistes que nous prétendons l’être, nous, avec la prétention d’un encyclopédisme blasé.
Certes l’occasion de se familiariser avec des techniques en voie de disparition parce qu’elles correspondent à des traditions asphyxiées par l’hégémonie culturelle occidentale, était à portée de sa main. Il l’a saisie une première fois en Bulgarie, où il s’est familiarisé avec la vieille technique des icônes pour envahir l’espace doré de la stridence d’un langage qui exprime toute l’exubérance de sa bonté du coeur. Patrick Bongers lui a fait confiance et a exposé dans le stand de la galerie Louis Carré à la Fiac 1993 les “Dirosaïcônes” avec le succès que l’on sait.
Après la Bulgarie, la deuxième étape du tour du monde dirosien est le Ghana, où le globe-trotter s’est rendu pour exécuter, avec la collaboration de l’atelier d’Almighty God Art Works de Kumasi, des peintures sur panneaux qui s’inspirent de l’esprit des enseignes publicitaires créées et diffusées dans cette partie de l’Afrique.
Bien sûr, l’artiste modeste a joué le jeu. Il emploie la gamme limitée des couleurs industrielles, le noir et le blanc, un rouge, un jaune et un bleu, diluées au kérosène, et là encore dans la prosaïque réalité de cette expressivité primaire, Hervé Di Rosa se retrouve lui-même, au paroxysme effervescent de sa bonté du coeur.
J’emploie à dessein l’expression “bonté du coeur”. Elle n’est pas de moi, mais du Bulgare Todorov, qui a bien su qualifier la motivation existentielle du propos. Les Dirosaïcônes, même lorsqu’elles touchent à l’obscénité, sont sauvées du sacrilège par la bonté du coeur.
L’authenticité d’Hervé Di Rosa réside précisément dans une intuition fondamentale qui tend à l’équilibre du rapport nature/culture. Les Indiens d’Amazonie qui vivent encore au stade tribal sont des initiés. Leur parfaite connaissance de la nature est l’expression quotidienne de la globalité de leur culture. Leur parfait sens de la nature est leur seule culture. Ils sont incapables de concevoir le monde au-delà de leur forêt. Sommes-nous capables, nous, citoyens de la société post-industrielle, de concevoir le monde au-delà du fait industriel ? Quand Hervé Di Rosa change de nature, il est capable d’un phénomène de “full immersion” qui aboutit à la pleine identification des deux termes du rapport nature/culture.
Voilà pourquoi les oeuvres ghanéennes, à l’instar des Dirosaïcônes, ne nous apparaissent pas comme belles. Heureusement ! S’il en était ainsi elles ne seraient que d’immondes travestis culturels. Ces oeuvres nous apparaissent comme vraies. Elles sont porteuses d’un message authentique qui est l’émanation du lieu où elles ont été créées. Hervé Di Rosa s’approprie des techniques locales pour obtenir une image qui est le fruit d’un système d’apparences incontournables. Le but de ce système n’est pas de nous représenter tel ou tel fragment du réel, mais de nous présenter la vérité spécifique du lieu. Nous passons ainsi d’un art de la représentation à un art de la présentation. Ce qui nous est présenté c’est un système d’apparences qui tendent à nous montrer la vérité émanant de tel ou tel lieu. Mais cette vérité, pour que nous la percevions comme véridique, encore faut-il qu’elle soit un peu plus vraie que nature. Et dans le cas qui nous concerne, c’est la bonté du coeur qui crée le miracle, la marque ineffaçable de la joie de vivre dans le lieu de l’action peinte, à l’unisson des hommes du lieu, dans un moment privilégié où tout est plus vrai.
Ces images vraies ont tout naturellement une valeur universelle. Et Di Rosa, modestement mais sûrement, a entrepris une tâche ambitieuse et ardue dans son tout du monde, celle de récrire in situ, étapes par étapes, une histoire de l’art universelle, à l’usage des jeunes générations du troisième millénaire. Le prochain chapitre sera le Vietnam. A quand le Tibet ? Une vie d’homme suffira-t-elle à la réalisation d’un tel projet ? Bien sûr voilà où intervient l’aléatoire, mais cette dimension aléatoire est l’expression même de la vie. Di Rosa joue sa vie autour du monde, en sachant bien que de cette vie, il n’en est que le locataire. Tel est le secret de sa bonté du coeur.

Préface du catalogue de l’exposition Hervé Di Rosa, Suame Junction, Kumasi (Ghana), à la galerie Louis Carré & Cie, Paris 1994.